La crise oubliée : la dégradation de la situation économique soviétique entre 1964 et 1991 est-elle une des racines de la crise actuelle de l'Occident ?

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Les jeunes entrant sur le marché de l’emploi en Occident n’ont pas connu le communisme, puisqu’ils sont nés après la chute du mur de Berlin et après la dissolution de l’URSS. Pour eux, le capitalisme et la démocratie libérale sont l’unique horizon des sociétés avancées, et ils songent plus à amender l’économie de marché (économie collaborative, économie sociale et solidaire, mouvement des indignés) qu’à imaginer un système économique alternatif. Cette alternative, pour leurs aînés, a pu coïncider avec le rêve soviétique. Comme le souligne Angus Maddison, le « modèle » soviétique a été, dans un cadre totalitaire bien sûr, porteur de progrès après la Seconde Guerre mondiale (hausse de l’espérance de vie, recul de la mortalité infantile, scolarisation de masse, santé et transports gratuits).

Mais il est entré dans une crise interminable à partir de Brejnev : pénuries de biens de première nécessité et de consommation ; drames écologiques dont le plus connu est évidemment Tchernobyl ; incapacité à introduire des mécanismes d’économie de marché sans faire vaciller tout l’édifice pensé par Lénine. Les tentatives de réforme (la Perestroïka) ne suffirent pas à empêcher l’implosion de l’URSS par ses marges. Le retour au réel est brutal : la décennie 1990 fut terrible pour les Russes, qui perdirent le peu qui leur restait de la période communiste. La libéralisation fut trop rapide, les institutions n’étaient pas prêtes. Les conséquences furent dramatiques pour ce qui allait devenir un Etat rentier aux mains des oligarques issus de l’ancienne Nomenklatura soviétique, devenus d’honorables hommes d’affaires à la tête d’empires gaziers (Gazprom, Rosneft, etc.) Marginalisée dans la diplomatie mondiale, la Russie est pourtant une pièce maîtresse pour comprendre la crise actuelle du modèle occidental. A l’instar de F. Fukuyama, l’Occident croit en 1991 que la partie est finie et proclame la « fin de l’Histoire » et l’avènement de la « société du consommateur ».

Mais l’Amérique ne médite pas cette pensée d’Arbatov, conseiller de Gorbatchev, se confiant en 1988 à un journaliste du Time : « Nous allons vous faire une chose terrible ; nous allons vous priver d’ennemi ». Vision prophétique : les Etats-Unis deviennent le seul ennemi des damnés de la terre, souvent les populations de pays laissés en proie au vide idéologique provoqué par le déclin du marxisme. Les courants les plus radicaux de l’islamisme empruntent beaucoup à la rhétorique marxiste, et souvent s’emparent des terres de déshérence abandonnées par l’armée rouge. Olivier Roy, notamment, a montré que les mouvements terroristes contemporains empruntaient beaucoup aux mouvements terroristes d’extrême-gauche européens du début des années 1970. La chute de l’URSS a aussi contribué au désordre économique et géopolitique du monde : les officiers de l’armée rouge vendent aux plus offrants l’arsenal militaire soviétique, des kalachnikovs inondant l’Afrique au matériel fissile négocié avec des Etats voyous et sectes millénaristes (Aum au Japon). Le gaz russe devient, depuis les années 2000, un instrument de déstabilisation de l’Europe et de réaffirmation des prétentions diplomatiques russes, comme l’a montré la crise ukrainienne.

En consacrant les Etats-Unis comme puissance morale soucieuse d’exporter la démocratie (democracy and state building de l’administration de G.-W. Bush), la chute de l’économie et du modèle soviétique ont précipité la naissance d’un nouveau manichéisme en géopolitique opposant les puissance « démocratiques » à la nébuleuse terroriste internationale, incarnée d’abord par Al Qaëda, puis par Daesh. Or les deux organisations, tout en se défendant, sont les avatars du capitalisme le plus débridé, dérégulé, déployés dans des Etats où les pouvoirs publics sont incapables de le contrôler. La chute soviétique, enfin, semble avoir scellé le triomphe du Marché sur le Plan, de la main invisible sur le mercantilisme d’Etat… Pourtant, un Etat repensé est plus que jamais nécessaire pour contenir un capitalisme porté à devenir incontrôlable.

 

Lieu: Le Collège Supérieur - 17 rue Mazagran - 69007 Lyon

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