A force de manquer d’amour

Pour diagnostiquer le présent

« Nous savions tout cela. Et pourtant, paresseusement, lâchement, nous avons laissé faire. Nous avons craint le heurt de la foule, les sarcasmes de nos amis, l’incompréhensif mépris de nos maîtres. Nous n’avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d’abord dans le désert. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains ! »

Marc Bloch, L’Etrange défaite, en 1940

 

A force de manquer d'amour

 

          « Dans l’ensemble ils restent couchés toute la journée avec leurs tranquillisants ; de temps en temps ils tournent dans le couloir, fument quatre ou cinq cigarettes à la file et retournent au lit. L’idée me vint peu à peu que tous ces gens – hommes ou femmes – n’étaient pas le moins du monde dérangés ; ils manquaient simplement d’amour. Leurs gestes, leurs attitudes, leurs mimiques trahissaient une soif déchirante de contacts physiques et de caresses ; mais naturellement cela n’était pas possible. Alors ils gémissaient, ils poussaient des cris, ils se déchiraient avec leurs ongles. » (1)

            J’ai pensé à cette page d’Extension du domaine de la lutte en écoutant une amie, puis une deuxième, puis une troisième, d’autres encore, ces dernières semaines, me dire leur détresse de vivre seules, dans un studio ou un petit appartement, à Lyon, Paris, Lille ou Gratz, passés trente ans, sans être jamais prises dans les bras, sans plus aucun contact physique ni perspective réconfortante de soirées entre amis. Notre monde ressemble de plus en plus à l’hôpital psychiatrique dont parle Houellebecq, depuis que la médecine a pris le pouvoir. J’ai pensé à ces « vieilles » et à ces « vieux » qu’on laisse mourir de solitude en Ehpad ou chez eux. J’ai pensé à ces enfants victimes de sévices en tous genres, dans le huis clos familial, à la question du jeune Bruno : « Comment leur expliquer qu’il avait besoin d’amour ? » et à la conclusion du narrateur de Sérotonine : « J’avais bien compris que le monde social était une machine à détruire l’amour. » (3) J’ai pensé à la philosophe Simone Weil aussi : « Aujourd’hui, l’humanité est devenue folle à force de manquer d’amour. »

            C’est l’image qui me vient à l’esprit, lorsque je pense à cette étrange époque : des visages cachés par des masques, des visages amputés. Des silhouettes que je ne reconnais plus, dans les magasins, dans la rue. Des visages qui se recouvrent très vite, après un repas partagé à bonne distance, un sandwich ou un café, dans la peur du virus, dans la peur de l’autre et de la contagion qu’il risque de transmettre. Les visages masqués des professeurs, à la crèche, à l’école maternelle : des troubles du développement chez les jeunes enfants sont constatés par les psychologues, les psychiatres, les orthophonistes. Des rangées de visages, tous masqués, que je n’ai jamais vus, que je ne verrai peut-être jamais, ceux de mes élèves, auxquels pourtant je m’adresse depuis plusieurs mois.

            Et c’est alors une surprise, lorsque l’un de ces élèves retire son masque, pour une mauvaise ou une bonne raison : une épiphanie. Je mets quelques secondes à reconnaître ce visage. Il y a là quelque chose qui se livre, pudiquement, qui s’offre à la rencontre. Je reste interdit. Dans un espace où tout devient de plus en plus irréel, virtuel, chacun derrière son écran, dans un espace qui se fragmente, où de moins en moins de liens viennent nous rassembler, ni sortie au théâtre ou au concert, ou au restaurant, ni action militante ou politique. Dans un temps qui se fragmente, où de moins en moins de projets éclairent l’avenir, à la merci des menaces de confinements, et reconfinements (le mot vient d’être inventé), et couvre-feux successifs, un visage est une présence, enfin, du réel, la promesse d’une rencontre. « Dieu qui vient à l’idée », dit Levinas.

           Les visages ne se voient plus et les corps ne se touchent plus, ou tentent maladroitement d’esquisser un contact, en tendant un coude ou un poing fermé. On appelle cela la « distanciation ».

           Cette situation engendre une terrible détresse. Elle est déshumanisante. Elle nous tue, bien plus que le Covid. A vouloir à tout prix et quoi qu’il en coûte préserver la vie des corps, nous tuons ce qui fait l’humanité de l’homme. A vouloir à tout prix permettre à la vie biologique, à ce qu’il y a de plus animal en l’homme, de survivre, comme des blattes qui s’agitent à la surface du sol, nous lui retirons toute dignité. Cette dignité qui lui vient de son aspiration au bien. Un bien qui n’est pas dans les rapports de force qui font ce monde. Un bien qui nous vient du dehors. Un bien pour lequel il peut valoir de sacrifier sa vie. Seul un désir du bien peut venir orienter l’existence. En chaque femme, chaque homme, éveiller un tel désir. Voilà l’enjeu. Quoiqu’il en coûte.

            Il est vrai que tout cela se préparait depuis longtemps. Depuis une trentaine d’années. Depuis que l’homme n’est plus une âme finie ouverte sur l’infini, certes étroitement unie à un corps ; depuis que l’homme n’est plus un être de culture qui s’arrache à la nature, et veut la liberté ; depuis qu’il est un animal comme des autres, gouverné par son code génétique, empêtré dans des identités. Nous ne sommes plus « esprit », mais nous avons un « cerveau » (3).

            Que faire ? Comment reconnaître et satisfaire les besoins de l’âme ? Ce besoin d’être reconnu comme sensible, vulnérable ; d’être reconnu comme des êtres qui ont besoin d’être touchés, d’être pris dans les bras. D’où viendront la consolation et la bonté ?

 

(1) Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994

(2) Michel Houellebecq, successivement Les Particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; puis Sérotonine, Flammarion, 2019. Voir aussi, du même auteur, sur le grand confinement, « En un peu pire. Réponse à quelques amis » dans Interventions 2020, Flammarion, 2020 ; ainsi que l’enquête sociologique d’Eva Illouz, La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Seuil, 2020

(3) Francis Wolff, Notre Humanité. D’Aristote aux neurosciences, Fayard, 2010

  

Pascal David, o.p., est philosophe

Il publie Simone Weil, un art de vivre par temps de catastrophe (Peuple Libre, 2020)

 

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