La délicate alchimie de l'Election Day

 "Seule une démocratie est capable de ce paradoxe : élire aux plus hautes fonctions celui qui est ouvertement décrié". Marie Grand, agrégée de philosophie, réagit à l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis : un soulèvement né d'une frustration finalement profitable ?

«La délicate alchimie de l’Election Day

Donald Trump sera le 45ème président des Etats-Unis. Le verdict est sans appel et met fin à une campagne âpre qui a profondément divisé l’Amérique en mettant au jour des oppositions sociologiques, géographiques, générationnelles à travers deux candidats aux styles et aux convictions irréconciliables. Pourtant, à chaque Election Day, l’impensable est censé se produire : en moins de vingt-quatre heures, ce même pays qui se querellait la veille, doit reformer le carré autour du président élu. Car il n’en reste qu’un et chacun doit l’accepter comme son représentant, bon gré mal gré. « Je m’engage à être le président de tous les Américains. L’heure est venue pour l’Amérique de panser les plaies de la division » a déjà promis Donald Trump. Tout comme l’alchimiste caresse le rêve de transformer le plomb en or, le vote croit pouvoir nous réunir après nous avoir opposés. Pour l’Amérique cela sonne aujourd’hui comme une gageure.

(Crédit photo : CNN)

C’est pourtant le pari du suffrage universel: recomposer la société après l’avoir décomposée, reconstruire l’unité après l’avoir pulvérisée, obtenir un accord en additionnant des voix. La journée électorale travaille d’abord à nous isoler les uns des autres. Nous ne convergeons pas vers l’agora pour nous rassembler comme les citoyens grecs mais nous nous retirons dans l’« isoloir ». Claude Lefort nous montre, dans son brillant essai : L’invention démocratique, que l’essence de la révolution démocratique moderne se joue précisément là. Courant le risque du nombre, « elle ne doit plus son unité au corps du roi mais la confie à chaque individu, unité comptable pour un suffrage universel ». Aussi l’issue du scrutin affole et met souvent en déroute les instituts de sondage. Le nombre est un péril car, par définition, il décompose et anéantit l’unité et l’identité. D’ailleurs, l’avance du candidat élu est parfois très courte et on peut rester sceptique quant à sa légitimité. Car si les citoyens tombent d’accord à l’Election Day c’est avant tout sur la procédure et non sur la personne. Quand vous êtes élu à 52% des voix, comment ne pas entendre que 48% de la population ne voulait pas de vous comme président ? Quand vous devancez largement votre concurrent, comme c’est le cas de Donald Trump, mais qu’une partie non négligeable de l’Amérique vous déteste, à commencer par les médias, comment penser que vous représentez le peuple ? Le suffrage universel dans son application concrète semble compromettre la légitimation du pouvoir politique et la réconciliation de la société avec elle-même. Mais il avoue en même temps que toute représentation est par définition imparfaite. On peut s’en lamenter. On peut toujours rêver du fantôme d’un grand homme qui saurait parler au peuple, harmoniser ses humeurs contraires et lui donner une définition claire mais c’est précisément ce que la démocratie cherche à conjurer. Par ses résultats modestes et même frustrants elle nous délivre du fantasme du bon représentant. Seuls les dictateurs atteignent des scores fabuleux mais seule une démocratie est capable de ce paradoxe : élire aux plus hautes fonctions celui qui est ouvertement décrié. Notre régime politique revendique sa propre imperfection et s’ingénie à dévoiler ses faiblesses car il assume une société elle-même insaisissable, à l’identité latente et toujours inquiète. Ainsi personne ne doit pouvoir dire comme Louis XIV « l’Etat c’est moi » ou comme Staline : « La société c’est moi ». Le postulat démocratique c’est que les représentants du peuple ne sont pas le peuple, que l’unité qui résulte du processus électoral, n’est, selon les mots de Claude Lefort, que « symbolique ». Et ce symbole ne doit pas devenir réalité.

Pas plus que l’alchimie, la vie politique ne trouve la pierre philosophale, celle qui délivrerait le corps social de ses contradictions et opérerait une transmutation parfaite de la multiplicité en unité. D’ailleurs à chaque fois qu’elle la trouve, l’expérience totalitaire n’est jamais très loin. La frustration avec laquelle des millions d’Américains achèvent cette journée électorale n’est pas un effet indésirable du régime démocratique, c’est son fruit le plus amer mais le plus précieux.»

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